Par Abiath Oumarou
Un de mes collaborateurs m'a remis il y a peu un magazine tourné dans la commune de Zogbodomey. Le commentaire s'ouvrait sur cette phrase : "À Zogbodomey, dans le centre du Bénin...". Je l'ai arrêté là. Il m'a fallu plus de trente minutes, et une soustraction posée ensemble, pour qu'il accepte de la réécrire.
Ce collaborateur n'a rien d'un cancre. Il a reproduit ce qu'il entend depuis l'enfance, à la radio, à la télévision, dans les journaux et dans la bouche de ses aînés. Répétée pendant des décennies, la formule a fini par prendre la place de la carte.
Ce que disent les distances
Le Bénin s'étire sur environ 700 kilomètres en ligne droite, de l'océan Atlantique au fleuve Niger. Par la route, plus sinueuse, on compte environ 740 kilomètres de Cotonou à Malanville. Ce sont ces kilomètres de route, ceux que connaît le voyageur, que j'utiliserai ici.
Zogbodomey se trouve à 100 ou 115 kilomètres de Cotonou par la route, selon l'itinéraire.
Le calcul tient en une ligne. Le voyageur parti de Cotonou pour Malanville a parcouru moins d'un sixième du trajet quand il traverse Zogbodomey. Il lui reste plus de 600 kilomètres à faire. Bohicon, voisine de Zogbodomey, qu'on présente elle aussi comme une ville du centre, n'est guère plus loin.
Où se trouve le milieu du pays
Précisons de quel centre il s'agit : le milieu du territoire, à égale distance de la côte et du fleuve Niger. Le centre de population se trouve plus au sud, puisque la majorité des Béninois vit dans le sud du pays. Mais quand un reportage situe Dassa ou Zogbodomey "au centre du Bénin", l'auditeur comprend une position sur la carte.
La moitié des quelque 740 kilomètres de route mène vers 370 kilomètres de Cotonou, aux environs de Tchaourou, une quarantaine de kilomètres avant Parakou. Que l'on compte en ligne droite ou par la route, le milieu du Bénin tombe entre Tchaourou et Parakou, dans le Borgou.
"Je vais au centre du Bénin." J'ai entendu cette phrase tout au long de ma carrière de journaliste. Celui qui la prononce se rend en général dans la région de Dassa-Zoumè, de Savè ou de Savalou. Lettrés et analphabètes en sont convaincus de la même manière.
Faisons la soustraction pour ces villes des Collines. Elles sont entre 200 et 250 kilomètres de Cotonou par la route. Arrivé là, le voyageur en route pour Malanville a fait à peu près le tiers du chemin, et il lui reste environ 500 kilomètres avant le fleuve Niger.
Zogbodomey, Bohicon et Abomey, plus au sud encore, appartiennent sans discussion possible à la partie méridionale du Bénin.
Faisons un autre exercice, tout aussi simple. Posons la question à une personne qui revient de Parakou, quel que soit son niveau d'instruction. Elle nous répondra : "Je viens du nord." Elle a raison de se dire du nord, c'est une appartenance que personne ne lui conteste. Mais sur la carte, Parakou se trouve à peu près au milieu du pays. Dans nos têtes, le nord commence là où le territoire n'est parcouru qu'à moitié.
D'où vient l'erreur
La colonisation y a sa part. L'administration coloniale s'est installée sur la côte, à Porto-Novo, et a regardé le reste du territoire depuis le littoral.
Les découpages administratifs successifs ont prolongé ce regard. La loi de 1999 a créé le département des Collines, mais ce découpage n'est devenu effectif qu'en juin 2016. Jusque-là, l'ancienne province du Zou englobait Dassa-Zoumè, Savalou et Savè. L'habitude s'est prise de diviser le pays en "Sud", "Centre" et "Nord", et le mot "Centre" a fini par désigner le Zou, quelle que soit sa position réelle sur la carte.
Il y a aussi la carte mentale de ceux qui vivent sur le littoral. La majorité de la population, les administrations et les rédactions sont concentrées dans le sud. C'est depuis le sud qu'on nomme le reste du pays, et chacun place le centre là où sa propre route commence à s'allonger.
Prenons les cahiers de nos enfants. L'école leur transmet la même carte, avec le Zou et les Collines rangés au centre. Ces fautes, nous les transportons depuis des décennies, et nous les passons à la génération suivante.
Sur Wikipédia, les articles consacrés aux arrondissements de Zogbodomey les situent "dans le département du Zou au centre du Bénin". L'erreur s'écrit désormais aussi en ligne.
Situer juste
Ces erreurs de centre et de nord reviennent sans cesse dans nos reportages, dans la presse écrite, à la radio et jusqu'à la télévision. Nous, journalistes, sommes pourtant censés donner l'information juste.
Mon collaborateur a finalement écrit : "À Zogbodomey, dans le département du Zou, à une centaine de kilomètres au nord de Cotonou...". Sa nouvelle phrase est un peu plus longue, et elle est juste.
Et si nous faisions tous le même exercice de soustraction ? Et si nous revoyions notre carte mentale du Bénin, pour enseigner enfin à nos enfants la géographie réelle de leur pays ?
Source : gouv.bj, géographie du Bénin (https://www.gouv.bj/pages/la-geographie/
